Born a Yiddish-speaking Jew in Alemanisch-speaking Alsace, Marcel Marceau’s pantomime would be an apt comment on modernity. Claude Weill considers his muteness in a touching remembrance (text below).

Il s’appelait Mangel, Marcel Mangel, qui en allemand, si proche du yiddish de son enfance, signifie le manque, l’absence. Sans prêter trop d’importance aux patronymes – nul ne choisit son nom, après tout – il y a là comme une ironie, un clin d’oeil de la naissance à celui qui portera au plus haut degré l’art de la pantomime et accédera à l’universel en choisissant de se priver de la parole. «II s’exprimait par le silence, et ce langage-là était compris de tous, car tous les hommes ont en commun le rire et les larmes», dit le cher Tomi Ungerer, son ami et compatriote strasbourgeois.

Alsacien, le mime Marceau ? Sans doute. A Strasbourg, il a vécu jusqu’à l’âge de 15 ans. Mais surtout juif alsacien. Héritier d’une culture ambulante, qui emportait ses racines avec elle. L’exil pour patrie, l’humour pour refuge. Marcel Marceau appartient à cet univers yiddish qui donna au monde tant de talents singuliers, décalés. Ainsi des frères Marx, dont le père venait de Mulhouse, chassé par la défaite de 1870 (le rapprochement n’est pas fortuit : Groucho Marx se saoulait de mots, Marceau les avait bannis – comme Harpo, d’ailleurs).

Il était le fils du boucher de la communauté polonaise Adath Israël de Strasbourg, et amoureux de la France comme le sont les Français des marges. Ceux qui ont choisi de l’être. A 20 ans, réfugié à Limoges avec sa famille, il entre dans la Résistance. Il devient Marceau, double hommage à Victor Hugo («Hoche sur l’Adige, Marceau sur le Rhin») et au général de la Révolution mort à 27 ans près de Mayence. «Je voulais bouter les Allemands hors de France», dira-t-il. Ce qu’il fait : en 1944, il s engage dans la Ire armée, sous les ordres de De Lattre. Avant Marceau Arlequin, il y eut Marceau soldat. Cela explique beaucoup.

Le 22 mars 1947 précisément, jour de son 24e anniversaire, naît le personnage de Bip. Un avatar moderne du Pierrot de Debureau, immortalisé par Carné dans «les Enfants du paradis» (1945). Mais un Pierrot de notre temps, qui a entendu Hitler éructer contre la «juiverie» et vu son père déporté par les nazis. Un Pierrot qui sait tout d’Auschwitz et de Hiroshima. Un Pierrot pour ce «terrible XXe siècle».

Un psychanalyste, peut-être, saurait expliquer pourquoi Marcel Marceau a choisi la voix du silence. Comme une protestation muette de ceux qu’on avait fait taire à jamais. De ceux qui, revenus des camps, «ne pouvaient pas en parler». D’autres, après la Shoah, ont perdu à jamais le sommeil, ou le goût de vivre. Le mime Marceau a renoncé à la parole (en public, s’entend : en privé, il était disert, charmant et d’une parfaite modestie) . Et le monde entier l’écoutait. Le Japon et la Chine, pays du geste et du trait, l’adoraient. L’Amérique le célébrait, qui le tenait pour l’égal de Charlie Chaplin, Chariot, l’idole de son enfance. L’Alsace le vénérait, qui voyait volontiers en lui la métaphore d’une identité tue. Seule au fond la France lui mesurait son estime : il n’est pas dans la nature des Français d’admirer le silence.
Marcel Marceau est mort à Paris le 22 septembre 2007, jour de Yom Kippour. Il reste de lui un imperceptible haussement de sourcil, l’esquisse d’un geste de la main. La vie même, saisie au coeur de l’éphémère.

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